L’intelligence artificielle n’est plus un sujet réservé aux spécialistes de la Silicon Valley ou aux laboratoires de recherche. Elle s’invite désormais dans nos conversations, nos foyers, nos pratiques professionnelles, nos loisirs. Face à cette omniprésence, la conférence « L’IA dans nos vies – comprendre, débattre, agir » a proposé un temps fort de réflexion, d’échange et d’action citoyenne, lors de la fête de la Maison des Jeunes et de la Culture le 27 juin 2025. Portée par Michaël Fozeu et ses collaborateurs, elle vise à rendre cette technologie accessible à tous, tout en suscitant un regard critique sur ses implications.
Naissance du Club IA citoyen
L’un des faits marquants de cette rencontre est la naissance du Club IA citoyen, accueilli à la Maison des Jeunes et de la Culture dès septembre. Cette initiative d’éducation populaire a pour ambition de créer un espace d’apprentissage collaboratif où l’intelligence artificielle n’est plus un mystère mais un objet d’appropriation collective. Michaël Fozeu, consultant en efficacité opérationnelle et passionné par l’automatisation depuis plus de dix ans, y voit une réponse simple mais puissante : ne plus apprendre seul, mais « en communauté ». Il est rejoint par un artiste éducateur féru de création graphique et de générateurs d’images comme Midjourney, ainsi que par Johann, développeur web expérimenté, tous animés par le même désir de partager, transmettre et rassurer face aux fantasmes que l’IA génère.
Démystifier l’IA : dépasser les peurs et les idées reçues
La conférence s’est attachée à démystifier les idées reçues. Contrairement à l’image souvent véhiculée dans la science-fiction, l’IA n’a ni conscience ni émotions. Elle ne remplace pas l’humain mais en dépend pour fonctionner et être entraînée. Elle ne résout pas tous les problèmes mais agit dans des domaines spécialisés. Ce que l’on perçoit comme de la magie, comme avec ChatGPT lancé en 2022, n’est en réalité que le résultat d’années de recherche et de puissants calculs statistiques. L’intelligence humaine reste sans équivalent : l’IA ne fait que manipuler des probabilités.
Une technologie déjà bien implantée dans nos usages
Mais les usages de l’IA sont déjà profondément transformateurs :
- Le secteur médical, avec l’analyse d’imagerie par IA affine les diagnostics ;
- L’industrie, avec des usines totalement automatisées adaptent leur production en temps réel ;
- L’automobile, les véhicules autonomes perçoivent leur environnement grâce à des capteurs intelligents.
Même dans le développement informatique, ChatGPT révolutionne le quotidien : là où les développeurs consultaient jadis Google et Stack Overflow, ils peuvent aujourd’hui dialoguer avec une IA pour résoudre des bugs et apprendre plus rapidement.
Les risques d’une intelligence artificielle mal maîtrisée
Cette révolution technologique s’accompagne de défis majeurs. Les biais et discriminations présents dans les données peuvent être reproduits, voire amplifiés, par les systèmes automatisés. L’exemple d’un algorithme RH excluant systématiquement les femmes ou d’une IA de reconnaissance faciale incapable d’identifier les visages noirs met en lumière une fracture éthique inquiétante. Plus largement, l’IA pénètre dans la sphère intime : nos recherches, nos goûts, nos relations sont analysés, profilés, parfois influencés. Des chatbots émotionnels se substituent à des soutiens humains, posant la question d’une déshumanisation croissante.
Inclusion numérique et écologie : des enjeux cruciaux
Les inégalités numériques risquent aussi de se creuser. Si certains maîtrisent les outils et comprennent leur fonctionnement, d’autres restent à l’écart. L’IA devient alors un facteur d’exclusion, renforcé par le coût environnemental considérable des infrastructures nécessaires à son fonctionnement. Refroidissement des data centers, extraction de terres rares, consommation énergétique massive : l’empreinte écologique est lourde, souvent ignorée.
Régulation, éthique et souveraineté technologique
Face à ces risques, la régulation est essentielle. L’Union européenne avance dans ce domaine avec des textes comme l’IA Act, pour prévenir les dérives observées dans certains pays pratiquant le contrôle social par la technologie. La question de la propriété intellectuelle se pose aussi. Qui détient les droits sur les données utilisées pour entraîner les IA ?
Les modèles propriétaires comme ceux d’OpenAI s’opposent aux approches open source, plus transparentes mais encore peu soutenues. Derrière cette bataille technique, des enjeux politiques profonds émergent, jusqu’à la peur d’un « technofascisme » rampant, où la technologie façonnerait insidieusement notre pensée collective.
Éduquer pour reprendre le contrôle : une solution citoyenne
Pour les intervenants, l’éducation populaire est la meilleure réponse. Citant Bernard Stiegler, ils rappellent le danger d’une « prolétarisation » par la technique. L’humain perd ses savoir-faire, sa capacité de jugement et d’action, au profit de systèmes qui pensent à sa place. L’exemple du GPS, qui affaiblit notre sens de l’orientation, illustre cette dépossession. Dès lors, le Club IA citoyen propose une démarche concrète : comprendre les rouages de l’IA, apprendre en faisant, débattre, et construire ensemble des alternatives locales, éthiques et maîtrisées.
Loin d’un rejet technophobe, cette approche se veut lucide et constructive. Vivre avec l’IA, c’est possible. Mais à condition de la comprendre, de la questionner, et de ne pas la laisser aux seuls mains des experts ou des géants du numérique. Le Club IA citoyen invite chacun à reprendre le pouvoir sur cette technologie. Il est encore temps d’agir, ensemble, pour que l’intelligence artificielle reste un outil au service de l’humain – et non l’inverse.