Cette table-ronde, intitulée « La pêche d’ici et d’ailleurs », était programmée dans le cadre du Festival des solidarités. Organisée conjointement par l’Université Libre et Populaire, la MJC Fécamp et le Musée des Pêcheries, elle était animée par Vincent Oudot, directeur de la MJC.
Les intervenants étaient Manuel Martin, responsable du service Archives-Patrimoine de la Ville de Fécamp, Joël Vigneau, chercheur à l’Ifremer, Marie-Lou Urosevic, chargée de missions au Syndicat Mixte des Ports de la Seine-Maritime, Daniel Billiaux, ancien capitaine et président de l’association Côtre-Pilote Professeur Gosset, et Stéphane Savoye (directeur de la Criée de Fécamp).
Sedou Koïta, ancien marin-pêcheur en Mauritanie et aujourd’hui au Havre, initialement prévu, était en mer. Une interview de lui a été réalisée et projetée durant la table-ronde.
Manuel Martin, Archives municipales de Fécamp
Aujourd’hui, parler de chalutier, de dundee ou de drifter, peut susciter l’interrogation d’un jeune public. Sur une photographie de 1870, il est possible d’apercevoir une forêt de mâts dans le bassin Bérigny. La gare vient alors juste d’arriver et il n’y a aucune urbanisation sur la Côte de la Vierge.
En 1876, Fécamp arme, pour la pêche à la morue, 18 bâtiments pour Terre-Neuve et 18 pour l’Islande. Ce sont 740 marins qui sont concernés. En tout, la pêche représente un peu plus de 5 900 tonnes de poissons pour une recette de 2 millions de francs. La pêche côtière, c’est 221 bateaux, pour presque 1 250 marins.
Un record est atteint en 1903, avec 73 navires qui arment pour la pêche à la morue. Ce sont principalement des 3 mâts de 35 à 40 mètres, pour un équipage de 32 hommes. Soit près de 2 330 marins qui en vivent.
Nous pouvons faire un saut dans le temps. Au début des années 1960, les chalutiers à vapeur remplacent les voiliers. Les quais ont changé. La gare est plus grande. La chaîne de commercialisation et de transformation de la morue et du hareng s’est modernisée.
La Seconde Guerre mondiale a été une catastrophe, mais elle s’avère, paradoxalement, une opportunité pour moderniser la filière. Des photographies montrent des piles impressionnantes de morues, pesant 900 kilos à 1 tonne. À cette époque, les ouvriers construisent de nouveaux bâtiments près de l’actuelle Place de l’Éclipse pour stocker les poissons.
Ces quantités énormes révèlent une réalité plus sombre, car les pêcheurs rejettent environ 2 000 tonnes de poissons non consommés lors de la pêche. Cette économie repose sur un gisement qui entraîne beaucoup de gaspillage. L’année 1964 est mauvaise, mais les armateurs et industriels ne se remettent pas en cause, même s’ils prennent conscience des enjeux.
Entre 1872 et 1925, la pêche entraîne la disparition en mer ou la mort à bord de 744 marins, soit environ 14 décès par an pendant 53 ans. La dimension humaine est importante. Le travail des enfants était constant, avec les mousses et les novices. 54 de ces enfants sont décédés dans le même intervalle de temps.
En 1987, toutefois, le départ du dernier voyage à Terre-Neuve est un deuil pour la communauté maritime de Fécamp. La pêche brassait des richesses impressionnantes et les salaires des marins compensaient bien souvent la dureté du métier.
Joël Vigneau, Ifremer
Il y a sept stocks de morues en Atlantique Nord-Ouest. La morue était extrêmement abondante. Dès 1497, Jean Cabot affirme que les pêcheurs pouvaient capturer la morue au filet, voire même en surface, avec un panier lesté d’une pierre.
Pendant un siècle, la pêche à la morue représente un total de 200 000 tonnes. Après la Seconde Guerre mondiale, elle s’intensifie et n’est plus durable, comme elle l’était du temps de la marine à voile. Il n’y avait aucun quota, aucune régulation. « C’était open-bar« , conclut Joël Vigneau. Après 1977, le Canada restreint les zones de pêche, sauf pour les Français, qui pourront pêcher jusqu’en 1987.
Les pêcheurs atteignent un pic de capture en 1969. Les autorités imposent les premiers quotas de pêche seulement en 1973. En 1978, les prises diminuent, mais les Canadiens récupèrent les zones de pêche pour leur propre usage et s’approprient la ressource.
Entre 1500 et 1750, sur une période de 250 ans, les pêcheurs capturent environ 8,5 millions de tonnes de poissons. Entre 1960 et 1975, en seulement 15 ans, ils capturent la même quantité de poissons, illustrant ainsi que la pêche intensive prélève autant de poissons en 15 ans qu’en 250 ans de pêche à la voile.
Pourtant, jusque dans les années 1950, la ressource se porte plutôt bien et la population de morue augmente même. Après la Seconde Guerre mondiale, elle s’effondre brutalement. Un premier moratoire de la morue est imposé à partir de 1992 au Canada, puis un second à partir de 1994 à Terre-Neuve. Mais il est déjà trop tard. Le stock revient aujourd’hui à un niveau suffisant et le Canada a même rouvert la pêche à partir de juillet 2024, en autorisant le prélèvement de 1 000 tonnes de morues par an. Il aura fallu attendre 30 ans.
Pour Joël Vigneau, « le poisson est un bien public, qui appartient à tous« . Le respect des zones protégées est un enjeu important. Le but est de pouvoir augmenter la capacité de pêche, en faisant baisser son impact sur l’environnement. Pour que les pêcheurs puissent continuer encore longtemps leur activité, il apparaît nécessaire d’alléger les engins et de diminuer le temps de pêche. « C’est gagnant-gagnant« , conclut Joël Vigneau. La coquille Saint-Jacques en est un bon exemple, avec une pêche autorisée uniquement 4 jours par semaine et 1h30 par jour. Les stocks sont ainsi passés de 20 000 tonnes à 100 000 tonnes.
Sedou Koïta, marin-pêcheur
Il fait le pont entre la Mauritanie et son travail en Normandie aujourd’hui. Sedou Koïta a appris le français à la MJC et a passé son CAP pêcheur au Lycée Anita Conti. Il obtient même la médaille d’or de meilleur ouvrier de France. Aujourd’hui, il pêche au Havre comme matelot de pont.
Dans son interview, il raconte la pêche à la sardine en Mauritanie, qui se pratique avec plusieurs bateaux placés en ronds et des filets tirés à la main. Il faut avoir une très bonne condition physique. La pêche se pratique aussi à la pirogue, montée par une dizaine de personnes. Certains pêcheurs, au Sénégal ou en Mauritanie, ne savent pas nager, ce qui posent des problèmes de sécurité.
Vicent Oudot ajoute que les grands chalutiers chinois ou européens menacent aujourd’hui la pêche traditionnelle pratiquée dans ces pays d’Afrique. La surpêche constitue un réel problème. Les techniques de pêche industrielle, souvent irrespectueuses des ressources, traumatisent fréquemment les pêcheurs locaux, animistes, qui s’efforcent de respecter au maximum la ressource.
Daniel Billiaux, ancien capitaine
Il décrit Sedou Koïta comme « un Mozart du ramendage ». Daniel Billiaux explique qu’il a pêché la langoustine en Mauritanie et le thon dans le golfe de Gascogne. « Au début des années 1960, dit-il, il n’y a pas de GPS et les filets ne sont pas toujours très fiables. »
Avec l’arrivée des filets pélagiques, les bateaux pêchaient en une journée ce qu’ils pêchaient en une semaine avec les filets classiques. Les pêcheurs trouvaient la pêche très rentable dans ces années-là, et ce métier leur permettait de très bien gagner leur vie. « Le pêcheur ne vendait pas son poisson, on lui achetait« , ce qui changeait beaucoup de chose.
Aujourd’hui, certains types de filets ne devraient pas exister et il est nécessaire de sensibiliser les futurs pêcheurs à cette problématique. « Si le gouvernement était plus raisonnable, il pourrait fermer la ressource lorsque c’est nécessaire« , continue Daniel Billiaux. Les jeunes parlent de protection de la ressource et ils préfèrent faire de la qualité plutôt que de la quantité.
Pour Daniel Billiaux, « la pêche à la morue est une des plus grandes catastrophes écologique du XXe siècle« . Il cite aussi l’exemple des bulots, très présents à Fécamp et pillés durant des années.
Stéphane Savoye, directeur de la Criée de Fécamp
La Criée de Fécamp s’est équipée d’un vivier pour l’araignée de mer, pour un investissement d’environ 60 000€. En février 2024, l’araignée se vend pour 3€ le kilo. Les pêcheurs pêchent toujours la sole et le turbot au large de Fécamp. Les poissons qui arrivent à la Criée de Fécamp ont moins de 8h de pêche, ce qui permet de proposer aux clients des produits frais.
La coquille Saint-Jacques représente la moitié du tonnage débarqué à la Criée. Les autorités définissent à l’avance les jours de pêche et imposent des quotas en Baie de Seine. Stéphane Savoye indique les Anglais pêchent 30 à 40 tonnes par jour, alors qu’un Français en pêche 2 tonnes, ce qui doit questionner.
Marie-Lou Urosevic, Syndicat Mixte des Ports de Seine-Maritime
Elle évoque l’importance de l’infrastructure portuaire et de son adaptation aux enjeux actuels. Les ports de Fécamp et Le Tréport ont mis en place le label Ancre76 en faveur du respect de l’environnement. Il est important de se poser aussi la question des filets de pêche, qui sont en plastiques. Le problème du recyclage se pose. Une collaboration avec une entreprise bretonne pour permettre de solutionner en partie cette question.
De même, comment valoriser les coquilles vides de Saint-Jacques ? Aujourd’hui, ces coquilles partent à l’enfouissement. « On en faire plein de choses, indique Marie-Lou Urosevic, comme du fertilisant ou de la nourriture pour volaille. »
La question de la consommation de l’eau se pose aussi. Les enjeux sont importants car nous estimons que la consommation d’eau potable devra diminuer d’environ 10% en France d’ici 2030. Il est donc primordial d’optimiser l’usage de l’eau. Dans le domaine de l’énergie, le syndicat mixte réfléchit à une stratégie bas carbone. Pour ça, il faut connaître les consommations et les adaptations nécessaires des infrastructures portuaires.
Pour aller plus loin
Galerie




